Un anniversaire au casino
À l’heure où l’on peut si facilement parier en ligne sur les meilleurs sites en Belgique, ma femme Monique (72 ans) et moi, André Verbeke (74 ans), avons décidé pour nos noces d’or de faire exactement l’inverse : direction un casino bien réel, en chair, en os et en jetons sonnants. Depuis notre village de Damme, à dix kilomètres de Bruges, nous avons pris la route du Casino d’Ostende avec une règle sacrée : budget maximum : 100 €. Dans la voiture, je plaisantais : « Si on rentre avec assez pour s’offrir deux gaufres, ce sera déjà la fête ! » Monique a riposté, hilare : « Allons-y pour le food-truck entier tant qu’on y est ! »
À l’intérieur, c’était un tourbillon de lumières et de bruit ; les machines à sous clignotaient comme de grandes guirlandes de Noël tandis que la bille de la roulette tambourinait sur le disque. Monique scintillait presque autant que les néons grâce à son éternelle écharpe – la même qu’elle portait au bal de retraite. Moi, j’avais ressorti mon veston de mariage, légèrement parfumé à la naphtaline : classe vintage, dirons-nous. Nous avons commencé gentiment par la roulette, mises de 2 € seulement. Mais la roue n’avait que faire de notre romantisme ; en une heure, 50 € s’étaient envolés. J’ai soupiré :
— Monique, on a perdu la moitié. On plie bagage ?
— Pas question ! a-t-elle chanté. La chance adore les têtes dures, et je t’assure qu’à deux, on est béton !
La chance tourne : le jackpot
Conquis par son enthousiasme, je l’ai suivie vers une machine à sous “Mer du Nord” : mouettes pixelisées, sirène clignotante, bruit de vagues synthétiques. Première mise : rien. Deuxième : toujours rien. « Encore une », chuchote Monique. Troisième tentative : la machine s’illumine comme un feu d’artifice et hurle « JACKPOT ». Les rouleaux alignent trois phares et deux goélands – va savoir pourquoi cela vaut des millions…
Les chiffres défilent puis se figent sur 3 245 612 €. Autour, les joueurs applaudissent, un croupier filme la scène et le directeur du casino nous serre déjà la main. Monique tremble ; moi, je m’agrippe à la machine comme un naufragé. Deux coupes de champagne arrivent. Je lève la mienne :
— À mon obstinée de femme, capitaine de notre fortune !
— Et à ton sens de l’économie, mon cher, qui n’a pas empêché la providence ! réplique-t-elle, les joues ruisselantes de joie.
Un rêve de gosse sur quatre roues
Les jours suivants sont une douce ivresse : appels incrédules des enfants, rendez-vous à la banque, visite chez le notaire. Puis vient le grand moment : un camion-plateau dépose devant la maison une Ferrari SF90 rouge carmin. J’avais dix ans quand j’ai collé la photo d’une Ferrari sur mon armoire ; soixante-quatre ans plus tard, la vraie est là.
Monique dégaine son téléphone :
— Fais attention, André : si tu la regardes trop, tu vas l’user !
— Montez, Madame Verbeke, on va vérifier si la mer est toujours bleue.
Décapotés jusqu’à Knokke-Heist, le vent fouette nos cheveux – ce qu’il en reste – et Monique rit chaque fois que j’effleure (un peu) l’accélérateur : « Doucement, Fangio ! Je tiens encore à mes lombaires. » Au retour, un gamin nous fait un pouce levé ; je lui rends un clin d’œil. À 74 ans, on peut encore jouer les héros de cinéma.
Ce que l’argent ne change pas
Le chèque géant trône désormais dans le salon, mais notre quotidien est resté simple. Hypothèque réglée, petite fondation pour restaurer les moulins de Damme, quelques cadeaux aux enfants – sans tout leur dévoiler : ils doivent continuer à bosser. Je soigne toujours mes tomates, pêche le mercredi, et Monique refuse de troquer sa cafetière émaillée :
— Elle a survécu à quatre déménagements et à tes cafés brûlés ; elle survivra au luxe !
Au supermarché, je m’autorise désormais le fromage d’abbaye sans regarder le prix. Quand la caissière demande « Des points bonus ? », je pense à mes trois millions de points privés et je rigole dans ma barbe.
La vraie leçon
En y repensant, le plus précieux n’est pas la Ferrari ni même le compte épargne qui ronronne, mais cette étincelle de folie partagée qui nous a poussés à miser notre dernier billet. Après cinquante ans, Monique parvient toujours à me sortir de ma prudence ; elle me rappelle qu’il n’y a pas d’âge pour rêver. La chance ne frappe pas toujours, certes ; mais le plaisir d’oser, lui, reste accessible à tout âge, qu’on gagne ou non.
Chaque matin, quand j’ouvre le garage et que la carrosserie rouge reflète mon sourire fripé, j’entends Monique chuchoter :
— Tu vois, chéri, il n’y a pas d’âge pour réaliser ses rêves.
Et je réponds, le cœur léger :
— Tant que je les réalise à tes côtés, je suis l’homme le plus riche du monde.
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